Combattant pour la cause touarègue dès l’âge de 15 ans, avec toujours autant d’espoir, il donne sa vision de la situation actuelle au Mali et au Niger

12/06/2014

Combattant pour la cause touarègue dès l’âge de 15 ans, avec toujours autant d’espoir, il donne sa vision de la situation actuelle au Mali et au Niger

Crédit photo: Omar Mokhtar

Je m’appelle Ibrahim Amoumine, je suis touareg, réfugié en France. J’ai participé depuis le début au problème touareg. J’ai rejoint les rébellions depuis les années 1984, j’avais 15 ans.

Donc, j’ai vécu, j’ai vu tout ce qui s’est passé depuis ces années jusqu’à aujourd’hui. Pour moi, tout ce que la communauté touarègue a entrepris depuis ces années jusqu’à aujourd’hui est positif. Ils ont atteint une très grande partie, la plus essentiel de leur combat et de leurs objectifs.

En 1984, on ne parle même pas de Touaregs, même chose au Niger. C’est une communauté comme les autres. Vers 1992-1993, il y a eu un soulèvement.  En 94-95, il y a eu des accords de paix entre les combattants touaregs et les autorités du Niger. Et, depuis ce jour, il y a eu la même  situation au Mali et ça continue. Aujourd’hui, lorsqu’on parle de la cause touarègue, on parle de l’ONU, de l’OUA, de l’UEMOA ; donc, ça atteint quand même un niveau international.

Quand on commence à partir de zéro et qu’on arrive à réunir la communauté internationale pour leur parler de notre problème, pour moi, c’est une très grande avancée. Surtout pour un peuple nomade qui ne cherche qu’à survivre. Mais notre plus grand souci est qu’on ne fait jamais le bilan de ce qu’on a fait.  Si on faisait le bilan, on saurait qu’on a très bien avancé, qu’on avance. Mais on bloque. On bloque, pourquoi ? Parce que ce qu’il ne faut pas oublier que le combat, il n’est jamais gagné par les armes. On le commence par les armes, on le déclenche par les armes. Par exemple pour allumer un gaz, si vous déclenchez une allumette, mais, après, c’est le feu qui fait le reste. On arrête la manœuvre.

Du coup, qu’est-ce qui nous manque ? Ce qui nous manque, ce sont les politiques, on n’a pas de politique, ça n’existe pas. On a des amateurs, on a des commerçants, on a des pires ennemis de notre propre communauté. Déjà, par exemple, ils viennent, oui, ils sont là, mais c’est pour faire l’apologie d’eux-mêmes, c’est pour faire campagne pour leur personnalité, et puis, après, ils ont des objectifs personnels, ils n’ont absolument rien à voir avec la communauté. Du coup, notre combat, c’est entre nous-mêmes. Aujourd’hui, on ne combat pas les États. Notre politique, elle dit ça, et nous (Touaregs) ont fait ça. Il y a toujours un problème, un décalage. Parce qu’aujourd’hui il y a des gens qui prennent des armes pour aller faire un problème, parce qu’un soi-disant représentant de la communauté touarègue a parlé dans les médias, en disant des choses qui n’intéressent pas la communauté et au nom de cette même communauté. Ça c’est devenu à un certain stade avec la complicité des États.

Tu trouves  qu’il y a surtout un problème de leader, alors. Donc, tous les leaders que nous avons en ce moment ou que la cause touarègue a ne sont pas à la hauteur de ce qu’ils revendiquent, de ce qu’ils cherchent ou ils ne sont même pas entrain de le chercher ?

Vous savez, quand vous voulez réussir à avoir ce que vous voulez, il faut d’abord savoir, bien savoir, ce que, vous, vous voulez. Il faut d’abord savoir ce qu’on veut, connaître ce qu’on veut et, comme ça, on peut aller discuter, négocier, se taper dessus, faire la guerre avec les autres pour avoir ce qu’on veut, parce qu’on le connaît.

Il faut même déterminer les moyens pour l’avoir ou les hommes, ou tout ce qu’il faut ?

Les hommes, ils sont là, et ce sont les hommes qui ont fait qu’aujourd’hui ces gens-là (combattants touaregs) sont arrivés à ce stade-là.  Mais ces hommes, quand ils arrivent,  c’est comme je vous ai dit tout à l’heure, c’est l’armée, c’est le militaire. Les militaires touaregs ; ils vont arriver là où il faut arriver, mais il faut s’arrêter. Il y a toujours un objectif à chaque lutte, quand vous arrivez à ce stade-là, il faut arrêter, c’est fini ; votre boulot est terminé.

Parce qu’on ne va pas avoir ce qu’on veut par les armes. Ce n’est pas possible. Mais on peut contraindre un État à s’asseoir avec nous devant des témoins de la communauté internationale pour discuter du problème. Et, ce jour-là, ce ne sont pas les armes qui vont parler, ce sont les hommes. Et ces hommes, ils ne sont pas nombreux. Notre communauté est dans l’incapacité matérielle à se réunir et encore moins à s’unir, compte tenu des contextes internationaux. Notre prochaine rébellion, il faut la faire, pas à la recherche du pouvoir, mais à la recherche de ces hommes qui sauront aussi nous représenter dans la paix et la gestion des affaires courantes. Il faut qu’on trouve ces hommes et qu’on fasse un vrai travail et que tout le monde s’accorde.

 Il nous faut des politiques. On n’a pas de problème avec nos États. Aujourd’hui, le problème touareg avec les États, c’est fini. Le problème a atteint un niveau qui dépasse nos États. Ils veulent un représentant crédible qui peut dire oui au nom de la communauté ou non au nom de la communauté et que son oui ou son non devrait engager toute la communauté. Et ça, on est bien formés pour ça, nous les Touaregs. Quand un Touareg dit non à l’autre bout du monde et que tu communiques son nom aux Touaregs de l’autre bout du Sahara, ils sont d’accord, ou bien, avant même d’entendre le contenu par le nom de la personne, ils ont confiance. Donc, ils sont d’accord. Il y a d’autres, dès que tu annonces leurs noms, même si ce qu’ils ont signé est important, ils te diront qu’on les connaît, nous ne sommes pas d’accord avec ces mecs-là. En fin de compte ils vont vendre la mèche.

Tu as un message en direction de la jeunesse ?

Aujourd’hui, moi, le message que j’ai pour la jeunesse, ce que j’appelle d’abord la communauté internationale et même nos États, que ça soit nos Nord ou nos Sud, il faut savoir que le pire ennemi que le Mali, le Niger, l’Algérie ou la Libye ont, c’est le manque d’écoles.

Il faut aider notre jeunesse de tout bord de ces régions-là à aller à l’école ; plus elle ira à l’école, plus on mènera nous tous un combat positif vers une fin de conflit réussie.

Et, comme on dit : la guerre est née dans la conscience des hommes, c’est dans l’esprit des enfants qu’il faut la combattre. Et on ne peut combattre tout ça que par l’éducation, l’école.

Au Niger, par exemple, ou même au Mali, on est arrivé à un certain stade où, pour l’État du Niger ou du Mali, un Touareg qui va à l’école, c’est une erreur. Eh bien, aujourd’hui, ils récoltent ce qu’ils ont semé depuis les indépendances.

Le fait qu’un Touareg n’est pas allé à l’école est la cause de tout ça ?

Oui, c’est tout à fait la cause de tout ça.

Donc, du coup, je demande à la jeunesse touarègue et à la communauté touarègue en particulier, la guerre qu’il faut c’est surtout l’éducation. Il faut emmener les enfants à l’école. Créer les conditions pour que nos enfants aillent à l’école. Un enfant qui va à l’école est un ennemi de moins. Parce qu’il y a quarante ans notre problème était rébellion, irrédentisme et autres ; aujourd’hui, les problèmes sont devenus plus grands.

Et tout ça est né de l’ignorance. Il y a Al-Qaïda, qui consume le Sahel d’un côté. On a attendu très longtemps pour que les États comprennent que, de l’autre côté du monde, c’est-à-dire le Sud, il y a une nouvelle forme d’Al-Qaïda battue sur le même modèle que celle du Nord, qui s’appelle Boko-Haram. Qui remet le monde aux premières guerres de la vie, là où l’on vend les hommes,  on prend des hommes, on les vend, on arrive même à se présenter devant des écrans de télévision pour dire, si je connais un endroit où l’on vend des personnes, j’allais apporter mes marchandises. La plus grande guerre que ces gens-là mènent, c’est contre la communauté musulmane elle-même.

Parce qu’aujourd’hui, même pour moi, né d’une famille musulmane, né musulman. Quand on me dit que des musulmans ont réuni des étudiantes que voilà. Je ne me reconnais pas dans cet islam-là. Depuis l’heure des temps, on m’a appris que l’islam est une religion de relation, de paix, de stabilité et de tolérance. Et là, je ne vois ni paix, ni stabilité, ni tolérance. Et, surtout, ce que l’islam ne veut pas, on m’a toujours appris qu’il défend le pauvre. L’islam, c’est une religion très sociale. Mais l’islam que les gens aujourd’hui comme Boko-Haram présentent, c’est l’islam qui mène une guerre aux plus démunis, aux plus défavorisés, aux plus pauvres.

En prenant des filles du nord du Nigeria, c’est comme si des rebelles touaregs vont dans le sud du pays pour prendre des filles et ça, nous, on a une chance, notre culture est plus puissante que nos accointances religieuses ; ça c’est impossible, malgré la haine, malgré les exécutions populaires, sommaires et tout, qui se sont passées par exemple au Mali ou au Niger. Les rebelles touareg sont parfois déterminés, et n’ont pas peur de mourir. Mais ils ne se sont jamais attaqués à des femmes, à des enfants, des civils en général pour leur faire du mal, soi-disant que  l’État, le gouvernement a fait du mal à la communauté touarègue. Ce n’est pas arriver, malgré l’ignorance. Ce n’est pas près d’arriver.

Mais, aujourd’hui encore, qu’on nous parle, ah les Touaregs, là maintenant, ça commence, les Touaregs sont les… c’est nous Aqmi ; c’est nous Boko-Haram, bientôt, ça va venir.

Les États ont pris ce truc pour mener une guerre à la cause touarègue. Eh bien, je vais leur dire, les Touaregs sont comme tous les peuples du monde. Parmi eux, il y a des voyous, mais il y a aussi des personnes qui sont bien, qui comprennent.  Si, aujourd’hui, Al-Qaïda arrive au Sahel ou au Sahara, où il est actuellement, avec des sacs bourrés de millions de dollars et d’euros, eh bien, il va avoir des employés.  Moi, je ne peux pas dire à un Touareg de ne pas servir Al-Qaïda,  je sais ce qu’il va me dire : « Je  fais quoi ? Trouve-moi du boulot. » Il n’y a pas de boulot.

Al-Qaïda aujourd’hui, aux yeux de tout le monde, est devenu le premier employeur du Sahel, et actuellement, il devient une Ong aussi. Il remplace les Ong internationales. Il réalise des puits…

Il les  empêche de venir,  les Ong, l’humanitaire ?

Et ça, ce n’est pas moi qui le dis, c’est  devant les yeux de la communauté Internationale.

Donc, Al-Qaïda, que l’Amérique, avec la US Navy et tous les autres n’ont pas combattue ; moi, je ne vois pas comment le peuple touareg va le combattre.  Si vous voulez  bloquer Al-Qaïda et ne pas l’aider, il faut aider ces populations à s’en sortir. A mieux vivre, à avoir différentes bonnes façons de vivre.

A vivre honnêtement quoi ?

En voulant mettre Boko-Haram, ou bien Al-Qaïda sur le dos des Touaregs, on se donne des coups de couteau entre nous-mêmes.

Les États veulent bien ça ?

Le Mali a fabriqué Al-Qaïda, tout le monde le sait ; l’accointance des officiers maliens avec Aqmi en 2007 et autres.

Et l’Algérie ?

L’Algérie, c’est un autre État ; donc, c’est une autre option et vision politique. Moi, je parle du Mali et du Niger. Ces États sont des États aussi touaregs. Les Touaregs sont… c’est un peuple… Les Algériens sont malins, ils ont combattu l’ignorance. Ils ont ouvert des écoles. C’est pourquoi on entend presque très rarement la voix des Touaregs de l’Algérie. Le Touareg de l’Algérie a le minimum et personne ne va prendre une Kalachnikov pour aller tirer sur les autres parce qu’il sait qu’on va tirer sur lui, si ce n’est pas pousser par quelque chose de puissant, c’est-à-dire la misère, simplement la misère, dans tous ses sens. Présentement, regarde le cas du Niger, le monde se préoccupe du Mali et de la Libye.

Mais, je vais te dire, à ma connaissance de la situation et de la zone, le pays le plus en danger aujourd’hui c’est le Niger et ces politiciens ne sont pas conscients de ça. Actuellement, il y a un problème au Niger, c’est un problème entre partis politiques, c’est le pouvoir, mais ils jouent avec le feu.

De l’autre côté, il y a Boko-Haram, qui menace le plus puissant État de l’Afrique. Et de ce côté, il y a le Mali, où il n’y a pas de stabilité ; il n’y en aura pas, j’espère qu’il y en aura un jour ; de l’autre, c’est l’Algérie avec Aqmi, et s’ajoute la Libye. Ce pays-là (Niger), s’il s’enflamme,  24 heures, ça suffit.
Et, aujourd’hui, le gouvernement met le désordre à l’intérieur, quoiqu’il y ait quand même un certain calme de chaque côté. Au lieu de profiter pour poser des jalons positifs, ils sont en train de brouiller à des grèves scolaires et universitaires. Dans un pays comme le Niger, si les universitaires marchent, il y a vraiment un problème. Même le dictateur le plus puissant du Niger et le plus patriotique, tout le monde le sait, c’est Seiny Kounché, même lui, il a fait la paix avec les étudiants. Donc, je ne vois pas comment Issoufou ou Hamma ou un autre peuvent mépriser les universités nigériennes. Ces étudiant-là, ils ne cherchent pas plus, ils cherchent à manger, à aller dans leurs  facs dans des meilleures conditions.

Du coup, on commence par la rébellion dans le nord, chez les Touaregs ; on passe par Boko-Haram et Aqmi, et on finit dans des universités. Normalement, tous les combats africains, ils devraient se terminer dans des universités ou par des personnes sorties de ces universités. Moi, je suis très content qu’un Nigérien du sud, c’est-à-dire un Haoussa ou un Zarma, diplômé,  vienne aujourd’hui parler avec nous du problème touareg. Là, je sais que j’ai devant moi quelqu’un de bien instruit, bien formé, qui n’a pas les petites choses (ce sont ces mots) familiales ou tribales. Ce qui m’intéresse, c’est l’intérêt général. Et surtout maintenant au Niger, vous avez entendu parler de la ruée vers l’or. Et là, ça ajoute de l’huile au feu. Parce que l’or d’un côté du nord du Niger, c’est-à-dire la frontière avec la Libye, le Tchad.

Cet or ne va pas apporter une guerre tribale ou une guerre civile ?

En tout cas, s’il est exploité anarchiquement, je ne suis pas sûr que ça continue toujours à être calme et paisible. Parce qu’il y a des hommes très riches qui ont les moyens et qui vont s’y mettre ; il y aura des concurrences, il y aura tout et, après, ça va engendrer la merde. Mais Aqmi et Boko-Haram, ils ne servent ni leur communauté, ni le pays ; ils ne servent aucune politique ; ils ne servent que des intérêts. Mais on les fabrique au nom de l’islam.

Et là, il y a un problème, la communauté des Toubous de Bilma a fait récemment un communiqué pour dire que, dans cette région, ce sont eux qui sont citoyens de cette région qui ont le droit de chercher cet or. C’est-à-dire que, soit ce sont des Touaregs ou des Toubous et le reste non. Actuellement, ils disent que si l’État nigérien ne fait rien, ils vont prendre la situation en main. Tandis qu’aujourd’hui dans cette région, il y a les Libyens, les Tchadiens, les Soudanais, donc tout le monde et, demain, tu viens leur dire de dégager ? Il n’y a pas d’or ! Ou que l’État s’approprie cet or ! Les habitants de la zone ne vont pas accepter. Là, ils sont venus avec des appareils  (on parle de 4000€ l’unité)  pour chercher  l’or. Le lendemain, ils reviendront  avec des mitrailleuses.

Donc, c’est une bombe à retardement ?

C’est une bombe à retardement. Toute la zone est une bombe à retardement. C’est compliqué quand même !

 

 

 

 

 

 

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Commentaires

Zeid Ag Abdoul Salam
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Je suis d'accord avec lui et je retiens son insistance sur la nécessité de promouvoir l'instruction pour avoir une paix définitive. En outre je partage son avis sur le fait que notre manque de leaders politiques fiables est notre plus grande faiblesse. il y'a eu des avancés positives depuis les années 80 comme il le dit, et je le confirme, mais c'est le résultat presque exclusive des combattants armées.
A chaque fois, on signe un accord avec des promesses de projets à la clé, mais dans notre communauté, rares sont les gens qui réclament quelques choses après la signature des accords. La non application de ces accords est la cause de la résurrection des mouvements armés qui disposent d'une réserve dans la jeunesse déçue.
Cette jeunesse déçue, laissée à elle même face au chômage, à la sécheresse et toutes les injustices perpétrées ici et là par les puissants (kel malettetitane, les chefs de guerre ainsi que les armées nationales), n'est pas imperméable à l’idéologie djihadistes qui reste présente dans le Sahara malgré Serval ou l'OTAN ou les ETATS UNIS.
L'espoir, c'est de relevé le défi de l’éducation de toute la jeunesse du Sahara (touaregs, toubou, arabes, peulhs, sonrhai etc...) pour qu'elle soit un rempart à long terme à ce fléau qui n'existait pas dans le désert il y'a encore 15 ans.
cordialement.

Abdoulhamid ag Mohamed
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Bonjour a tous,
C'est une très bonne analyse de la situation. A mon avis ce monsieur comprend parfaitement la situation que traverse les touaregs depuis des décennies. Un vrai fléau dû à l’analphabétisme de nos dirigeants, les mêmes qui durant la période coloniale ont refusé d'envoyer leurs enfants qui certains sont nos pères a l’école. Chacun négocie ce qu'il apportera à sa femme et ses enfants. Les autres on s'en fout et quand c'est fini,il reprend les armes au nom de la communauté pour encore foutre la merde alors que même dans sa famille il est contester.

Assaleck AG TITA
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Les populations me semble-t-il n'ont toujours pas pu cerner les enjeux et les raisons de cette instabilité chronique.