Mali: la démocratie à la malienne au bord du gouffre

Article : Mali: la démocratie à la malienne au bord du gouffre
26/03/2013

Mali: la démocratie à la malienne au bord du gouffre

Manifestation à Bamako contre la corruption et la mauvaise gestion du pays

Le coup d’Etat qui a renversé Moussa Traoré et favorisé l’avènement du multipartisme fêtera bientôt son quart de siècle. Que s’est-il passé pendant cette relative longue période ?  Plusieurs générations de citoyens ont ainsi pu exprimer leurs préférences dans les urnes, mais qu’en sera-t-il cette année ?  Que s’est-il passé pendant tout ce temps et qu’en est-il demeuré dans le cœur de ceux qui ont sincèrement cru en cette démocratie, qui pourtant, comme disait Winston Churchill, « est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’Histoire » ?

Un entretien avec un habitant de Kidal cristallise ces interrogations et démontre le degré d’impuissance qu’un citoyen de bonne volonté peut ressentir à l’égard de ce que la démocratie à la malienne pouvait lui inspirer au cours de ces années de plomb.

Qu’est-ce que vous retenez de la situation du Mali à la veille du vingt-deuxième anniversaire de la « révolution » du 26 mars 1991 ?

A la veille du 26 mars, la situation du Mali mérite méditation parce qu’au moment où l’Etat s’apprête à fêter sa révolution : la démocratie, on voit que le pays s’enfonce dans une situation très grave. La situation que traverse le pays en ce moment est très difficile. Le Mali avait enclenché sa démocratie, on pensait que cette démocratie allait prendre du chemin, mais il se trouve aujourd’hui que le Mali est plongé dans cette guerre dont on ne connaît pas l’issue.

Vingt-deux ans plus tard, comment voyez-vous le niveau de régression de la démocratie qui s’est opéré au fil des années. Une démocratie que d’aucuns qualifient d’ailleurs maintenant de façade !

Démocratie et démocratie, on ne peut pas parler de démocratie, il n’y a pas de démocratie. Les évènements de tous les jours démontrent qu’il n’y a pas de démocratie au Mali. Il n’y a qu’à regarder, à écouter les médias, la presse, on se rend compte que ce n’est pas une démocratie réelle. Vous voyez que tous les jours on arrête des journalistes à cause des informations qu’ils diffusent qui parfois sont justes. Ensuite, il y a les droits de l’homme. Ce conflit que nous vivons aujourd’hui a provoqué un recul en ce qui concerne les droits de l’homme avec ces exactions et ces réfugiés dans les pays alentours. Il n’y a pas de démocratie dans ce pays. C’est un vain mot dans ce pays. Il n’y a qu’à voir tout récemment comment la junte est arrivée au pouvoir ! Comment on a chassé un président à quelques jours de la fin de son mandat ! Tout ça prouve qu’il n’y a pas de démocratie dans ce pays. Il y a l’impunité, la corruption et pas mal de choses…

Est-ce qu’on peut dire qu’il y a une opposition digne de ce nom, sachant qu’il y a des députés du temps de la création du parti unique UDPM « Union démocratique du peuple malien » qui sont toujours députés ?

Vous savez, vraiment, la scène politique malienne, c’est une scène un peu particulière. Il y a plus d’opportunistes que de véritables politiciens engagés. Je crois que cette configuration de l’ancien régime n’a pas du tout changé. Ce sont les mêmes têtes qui sont là. Donc, ce sera la même gestion qui va continuer. Il n’y a pas de changement. C’est comme si ATT était encore au pouvoir. On a laissé faire dans ce pays. Vraiment, l’Etat n’a pas joué son rôle et on s’est retrouvé devant un Etat affaibli. Alors, en essayant de sauver la situation, on est retombé dans une situation plus grave encore.

Au regard du contexte actuel, êtes-vous optimiste pour l’avenir  de ce pays ?

Il faut toujours être optimiste. Si tous les Maliens pouvaient se retrouver, ce qui est très difficile. Parce que le problème du Mali, c’est que le Sud ne connaît pas le Nord. On est malien ; on se dit malien, mais le Sud ne connaît pas le Nord. Le déchirement auquel on assiste aujourd’hui, le tissu social est complètement déchiré, il va falloir beaucoup d’efforts pour réconcilier les acteurs afin de décider ensemble de l’avenir de ce pays. Mais je ne sais pas avec l’opportunisme et des décideurs souvent qui ont une toute petite marge de manœuvre, on ne va pas vraiment avoir la bonne voie, c’est difficile. Mais si, par contre, les gens étaient sincères, les acteurs qui vont contribuer à ramener la paix, je pense qu’il faut consentir des sacrifices çà et là et ça peut sauver peut-être le Mali.

Qu’est-ce qui  a conduit le Mali à en arriver là ?

C’est la mauvaise gestion, l’impunité, la corruption, le culte de la personnalité. Vous savez, ce pays, son problème, c’est que les dirigeants, ils font ce qu’on appelle le pilotage à vue. Quand on fait un pilotage à vue, ce sont des incertitudes. Donc, il est très difficile d’amener ce pays vers la voie d’un vrai développement.

Comment voyez-vous la situation des Touaregs actuellement et à long terme au Mali ?

Le problème des Touaregs, il est très vieux et on dirait qu’il n’est pas compris. Vous savez, le fait qu’il y ait des rébellions qui se répètent là, ce n’est pas pour rien. Je crois que, depuis l’indépendance, on a très mal géré la première rébellion de 62-63. C’était une rébellion où il y a eu beaucoup de gaffes, beaucoup d’orphelins, beaucoup d’exactions, qui ont amené les enfants des victimes à prendre les armes pour se faire justice parce qu’il n’y avait pas de justice. D’accord en accord, des accords mal ficelés, à travers le Pacte… Parfois, l’État malien propose des choses qu’il ne peut pas offrir. Donc, il faut connaître ses moyens avant de faire des propositions. Ensuite, il y a un problème de développement au nord de ce pays. C’est un peu la misère. Si vous voyez ces jeunes gens qui sortent de ce pays pour aller ailleurs, à l’étranger, découvrir une vie, oublier un peu la misère. Ce sont des gens qui souhaitent vivre de la même manière chez eux, chacun préfère vivre chez lui, revenir chez lui, mais, en revenant chez lui, il faut qu’il trouve de quoi.

En revenant chez eux, en désespoir de cause, ils livrent leurs âmes au diable, ils s’adonnent à ce que nous constatons tout de suite avec ces AQMI, Mujao… qui offrent des masses importantes d’argent pour des jeunes gens qui n’ont pas fait l’école, qui n’ont pas d’autres ouvertures. Donc, ils sont obligés d’aller là-bas. Je pense que la solution, c’est un développement. Il faut programmer un développement durable. Il faut trouver une solution définitive parce que tant que ce n’est pas bien ficelé, ça va toujours reprendre.

Qu’est-ce que vous pensez de l’avenir de ces réfugiés qui s’exilent de force et dont personne ne parle ?

Une situation de réfugié, c’est toujours une situation difficile, ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on abandonne son pays pour l’aventure. Ces réfugiés, aujourd’hui, ils sont dans une situation très complexe. Il faut des gages, il faut faire en sorte qu’on ramène la confiance, qu’on observe sur le terrain dans leur pays qu’ils ont quitté. Qu’on observe un retour de la paix, une confiance parce que je crois que la confiance n’existe plus, avec tout ce qui a été vécu çà et là. Il est très très difficile pour ces populations exilées de prendre le chemin du retour.

Avez-vous un message en particulier à lancer ?

Il faut que tous ceux qui peuvent apporter quelque chose à ce pays, ce pays en lambeaux, il faudrait qu’on mette de côté les calculs politiques, parce qu’il y a beaucoup de calculs politiques dans les décideurs. Il faut mettre fin à tout ça. Il faut vraiment revenir au partage, à la confiance, la réconciliation, même si elle est très difficile. Peut-être impliquer la communauté internationale parce que le problème, ce n’est pas seulement un problème touareg que nous avons entre les bras. C’est vrai que, quand on jette un coup d’œil sur l’Histoire, on constate que cette communauté touarègue, je reviens là-dessus, est disséminée à travers plusieurs pays. Des portions par-ci, des portions par-là ; c’est le même monde, les mêmes coutumes, les mêmes modes de vie, et la même philosophie. Il faut trouver un moyen pour les fixer et les organiser. En réalité, un développement durable.

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